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Ni
clerc ni laïc : Un franciscain
(Extrait de
Paves/ Hors-les-Murs/Belgique N°122 )
Joxe Arregi
est un théologien basque de l'université de Deusto et un religieux franciscain
de 58 ans
du monastère d’Arrantzazu.
Trés
critiqué par la Conférence épiscopale espagnole et en particulier par le nouvel
évêque
ultraconservateur de San Sébastian qui lui a imposé le silence depuis quelques
mois, Joxe Arregi vient
de décider de quitter son ordre et son Ministère (pour permettre aux
franciscains et à moi-même de
vivre enfin en paix). Comme à beaucoup d'autres théologiens dans le monde
hispanique, ce qu'on lui reproche
est de contester l’univocité de l’expression
de la foi chrétienne, autrement dit son appel au pluralisme des expressions.
Même sa
modestie et sa discrétion habituelles ne suffisaient plus à ses supérieurs...
Voici sa dernière prise de position bien en phase avec ce qui lui arrive !
(P.C.)
En cette
fête de saint François, notre ami José Arregi nous offre cette réflexion
savoureuse
qui rappelle en finale 1'exemple du "poverello 'd'Assise".
Il ne voulait entre
ses frères aucune division basée sur les vœux ou sur l’ordination. 4 octobre
2010. )
J'allais
intituler cet article : 'Je suis un laïc ''. Maintenant que, pour des raisons
d'interprétations doctrinales
ui n'auraient jamais dû nous mener jusqu'ici, j'ai entamé le double processus d'exclaustration
(abandon de la (vie religieuse) et de sécularisation (abandon du sacerdoce), je
voulais commencer
mon nouvel état de vie en disant : "Je suis honoré d'être un laïc par la grâce
de Dieu. Je me réjouis
d'être l'un d'entre vous, l'immense majorité de l'église".
Mais je dois
immédiatement me corriger.
Laïc ? Non, je
ne suis pas réellement un laïc ni ne veux l'être, parce que ce terme n'a de sens
que
par opposition au clergé et signifie toujours qu'on est en situation de perdant.
Je ne suis pas laïc ni ne veux l'être, parce que ce terme a été inventé par les
clercs – personne ne
s'en étonnera : les puissants ont toujours imposé leur langage. Je ne veux pas
être laïc, comme si on
disait chrétien inférieur et de deuxième classe, chrétien subalterne.
Le Droit
Canonique en vigueur donne une définition étrange du terme : le laïc'' est celui
qui n'est
ni clerc ordonné ni religieux ayant prononcé des veux. Il ne désigne pas ce qui
existe, mais ce qui n'existe pas.
Le laïc est celui qui par définition canonique, n'a pas dans l'église
d'identité et de fonction puisqu'il en est privé.
Le laïc, c'est celui qui n a
pas prononce les trois vœux canoniques de pauvreté, obéissance et chasteté bien
qu'il soit
presque sûr qu'il devra vivre ces vœux, et bien d'autres, et plus
encore que les religieux installés dans leur "état de perfection".
Le laïc, c
est celui qui ne peut pas présider à la fraction du pain, l
e repas de Jésus, le
mémorial de la vie. Le laïc, c'est celui
qui ne peut pas dire au nom de Jésus de manière efficace : Frère, sœur, ne sois
pas triste, parce que tu es pardonné
et tu le seras toujours. Personne ne te
condamne; ne condamne personne. Va en paix, vis en paix."
Le laïc, c'est
celui qui ne peut pas dire à un couple amoureux : "Je bénis votre amour. Tant
qu'il durera,
votre amour est sacrement de Dieu." Le laïc, c'est celui qui n'a dans l'Eglise
aucun pouvoir parce qu'on le
lui a volé. Ceux qui se sont approprié tous les pouvoirs s'appellent des clercs,
c'est-à-dire, "ceux qui sont élus".
Ils étaient choisis mais ils se sont ensuite choisis eux-mêmes et ont dit :
"Nous sommes les élus de Dieu".
Je ne suis pas
laïc ni ne veux l'être, parce que je ne crois pas en une église tripartite faite
de religieux,
de clercs et de laïcs, composée de chrétiens qui ont un certain rang et de
chrétiens ordinaires, d'une
classe dirigeante et d'une masse dirigée. Jésus n'a pas institué de classes,
mais il les a toutes annulées.
Et quiconque connaît quelque chose du Jésus historique ne outra pas dire des
"Douze'' - qui ont été ensuite
appelés les apôtres - que Jésus les a institués comme maîtres, et moins encore
comme une classe dirigeante
avec droit de succession.
Tout au plus,
et en bon juif qu'il était, il les a désignés comme l'image de l'Israël idéal
des douze tribus,
du peuple rassemblé de tous les exils, du peuple fraternel, libéré de tous les
maîtres. (Et, en outre, que
dire des "soixante-douze'' choisis que Jésus a aussi choisis et qu'il a envoyés
pour annoncer qu'un autre
monde est possible ? Comment se fait-il qu'ils n'aient pas eu de successeurs ?
Cela a bien dû intéresser
quelqu'un qu'ils n'en aient pas, peut-être pour que le pouvoir ne soit pas
partagé).
Jésus n'était
pas prêtre, mais ce n'est pas pour autant qu'il a été considéré comme laïc et
personne ne l'a
appelé de ce nom. C'est un terme trompeur.
Il y a vingt
ans que je vois les choses ainsi et que je le dis. Pourquoi donc n'ai-je pas
abandonné plus tôt
les vœux et le sacerdoce ? Simplement parce que j'étais assez heureux avec ce
que je vivais et faisais,
et je pensais que rien d'important ne change à cause de quelques vœux de plus ou
quelques règles de moins.
Et maintenant que, à cause des circonstances, j'abandonne les vœux et le
sacerdoce, je continue à penser
la même chose : que "laïc'' est un terme clérical et que, dans l'église de
Jésus, il faut cesser de parler de
clercs et de laïcs, c'est-à-dire qu'il faut dépasser radicalement le
cléricalisme.
Parler de
clercs et de laïcs dans l'église est une tricherie par rapport au Nouveau
Testament, parce que
ces termes ne sont pas utilisés une seule fois, ni dans les évangiles, ni dans
les lettres de Paul, ni dans
aucun être écrit du Nouveau Testament. On utilise bien le terme grec "laos"
(peuple), d'où vient "laïc'',
mais le "laos'' désigne toute l'église, non une prétendue "base ecclésiale''
informe et inculte. C'est l'église
toute entière que le Nouveau Testament appelle "peuple de Dieu'' (1 P 2,9- 10),
et tous les croyants
qu'il appelle "temple de Dieu'' (1 P 2,5 ; 1 Co 3,16), "prêtres saints'' (1 P 2,
5), élus et surtout, "frères''.
Tous nous sommes le peuple, le temple, les prêtres, les élus, les frères ; nous
le sommes sans aucune
autre distinction que l'histoire mystérieuse de chacun avec ses dons et ses
blessures.
Parler de
clercs et de laïcs est aussi une supercherie par rapport aux premiers siècles de
l'église car
ces termes ne figurent pas dans la littérature chrétienne jusqu'au 3ème siècle.
Pendant les deux
premiers siècles, il n'y a pas eu de "laïcs" dans l'église, parce qu'il
n'existait pas encore de "clergé''.
L'Eglise s'est donc sacerdotalisée, s'est cléricalisée, et c'est ainsi qu'est
apparu le laïcat,
qui n'est rien d'autre que les restes de ce que le clergé a emporté. Il n'y
aurait jamais eu de laïcs
dans l'église s'il n'y avait pas eu d'abord des clercs !
Plus près de
nous encore, parler de clercs et de laïcs est une escroquerie au projet tracé
par le
Concile Vatican Il qui, dans la Constitution Lumen Gentium, a inversé l'ordre
traditionnel et a traité
d'abord de l'Eglise comme peuple de Dieu et ensuite des ministères
hiérarchiques.
D'abord le
peuple, ensuite les fonctions que le peuple considère comme opportunes.
Les évêques,
prêtres et diacres n'auraient jamais dû être constitués en "hiérarchie''
(pouvoir sacré) ;
ce ne sont que des fonctions qui viennent de la communauté et elles doivent être
régies par elle.
Ils ne représentent Dieu que s'ils représentent l'église et non l'inverse.
Parler de
clercs et de laïcs est, en définitive, une fraude envers Jésus, parce qu'il a
rompu avec la logique
et les mécanismes de ceux qui avaient trouvé refuge dans la Loi et le Temple et
s'étaient érigés eux-mêmes
comme propriétaires absolus de la vérité et du bien. Jésus leur dit : "Dieu ne
veut pas cela. Dieu veut que
nous réparions les blessures et que nous soyons frères." Et c'est pour cela
qu'ils l'ont condamné.
Douze siècles
plus tard est arrivé François, qui n'a jamais dit un mot contre l'ordre
clérical, ni n'a voulu
le critiquer, mais qui pour une autre puissante raison, en plus de son humilité,
a refusé d'être clerc et,
avec la douceur et la fermeté qui le caractérisaient, a empêché autant qu'il a
pu que se reproduise
dans sa fraternité la division entre clercs et laïcs. Et, quand il n'a plus pu
l'empêcher, son corps et son âme
ont été blessés et il est mort à 45 ans.
Un jour qu'il
était descendu avec quelques frères dans un pauvre petit ermitage, ils reçurent
la visite
d'une dame importante qui leur a demandé de lui montrer la chapelle, la salle
capitulaire, le réfectoire
et le cloître.
François et
ses frères l'ont emmenée sur une colline proche et lui ont montré toute la
surface de la terre
qu'ils pouvaient apercevoir et ils lui ont dit : "Voici notre cloître, Madame".
Comme pour dire : "Nous ne
voulons être ni des moines ni des religieux, ni des ermites, ni des clercs ni
des laïcs.
C'est autre chose, Madame. Nous voulons vivre comme Jésus''.
Joxe ARREGI '
traduit de l'espagnol par P. Collet
1. (Source de l'article en espagnol : http//www.atrio.org/2010/10/ni-clerigo-ni-laico/
On lira aussi un récent interview où il explique les raisons de son départ sur ;
http://www.alandar.org/spip/?El-actual-functionamiento-del
Il le dit aussi autrement en anglais à la date du 1er septembre 2010 sur
http://iglesiadescalza.blogspot.com/2010/09/joxe-arregi-silenced-theologian-leaves.html
Enfin, il
vient de recevoir l'appui et l'assurance de la solidarité du XXXème Congrès de
Théologie
de la réputée Association Jean XXIII : http//www.somosiglesiaandalucia.net/spip/spip.php?
article 1755
Voir aussi :http://www.google.fr/imgres?imgurl=http://www.periodistadigital.com/imagenes/2009/12/17/Joxe-arregui1.jpg&imgrefurl=http://www.periodistadigital.com/religion/espana/2010/09/01/religion-iglesia-espana-arregui-franciscano-secularizacion.shtml&usg=__FtLZYVpNlfAZAU5PiMrAPlopN3o=&h=500&w=498&sz=115&hl=fr&start=25&sig2=TT17DkgwKMLelh04Xu0Wgw&zoom=1&itbs=1&tbnid=90CwHNq44Et8rM:&tbnh=130&tbnw=129&prev=/images%3Fq%3DJoxe%2BARREGI%26start%3D21%26hl%3Dfr%26sa%3DN%26gbv%3D2%26ndsp%3D21%26tbs%3Disch:1&ei=0iooTfPdBM2L4Aa4z5CCAg
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