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par Jacques
Meurice, prêtre
ouvrier en retraite.
L’histoire des prêtres ouvriers est une longue suite de découvertes. Depuis les
premières expériences dans le cadre du Service du travail obligatoire (STO),
imposé par l’occupant durant la guerre 40-45, jusqu’aujourd’hui, où la plupart
d’entre eux sont à la retraite, les prêtres ouvriers n’ont pas cessé de
découvrir.
A
peine sortis de leurs couvents, des collèges où ils étaient professeurs ou des
paroisses où ils étaient vicaires, ils ont aussitôt découvert la vraie vie,
celle où, comme tout le monde, il faut faire la file dans les bureaux
d’embauche, celle où on va sans relâche d’une usine à l’autre à la recherche
d’un travail, où on lit avec empressement et une certaine anxiété les offres
d’emploi dans les journaux, le matin…Mais aussi, ils ont certainement découvert
alors une certaine liberté, la liberté qu’on ressent quand on est devenu un
homme comme les autres, qui doit vivre uniquement de son travail, qui n’est plus
repéré dans la rue comme un notable, qui ne porte plus de titre. Ils sont sortis
du statut de clerc, d’ecclésiastique, et se sont alors rendu compte de ce que
cela avait pu avoir d’étouffant, d’immature parfois, d’irréel en quelque sorte.
Il n’est pas impossible que certains d’entre eux aient ressenti cette nouvelle
liberté à la façon d’un homme qui sort de prison, où il serait resté un certain
temps !
Rien ne peut permettre à un évêque de contraindre un prêtre à devenir prêtre
ouvrier. Ce n’est pas prévu, ni comme promotion, ni comme sanction par le droit
canon ! Tous les prêtres ouvriers sont donc des volontaires. Mais quand il
arrive à un évêque d’envoyer un prêtre en usine - chose devenue très rare
aujourd’hui pour ne pas dire obsolète, ou même largement inconvenante - il
l’envoie avec pour mission de ramener le monde ouvrier à l’église et à l’Eglise.
C’est en quelque sorte, dans son esprit, un missionnaire qui va franchir
certaines frontières sociales pour ramener du bon côté de celles-ci un troupeau
qui s’est égaré. Il faut bien dire que ce fut rarement le cas. Le taux de
réussite, envisagé de cette façon, est absolument décevant, proche du zéro %
dans la plupart des cas. Et les églises, chez nous, n’ont pas cessé de se vider.
Cela n’a pas empêché le Père Chenu,
dominicain théologien et expert au Concile Vatican II, de dire que « les
prêtres ouvriers avaient été l’évènement religieux le plus important depuis la
révolution française ».
En écrivant "Les saints vont en enfer", paru chez Robert Laffont en 1952,
vendu à plus de 1.600.000 exemplaires, Gilbert
Cesbron a sans doute
idéalisé leur expérience, tout en décrivant très bien les conditions de vie qui
étaient les leurs. Il a montré avec beaucoup de talent comment ils s’étaient
fondus dans la masse, comment ils avaient pris à bras le corps les problèmes de
travail, de logement, de misère... Comment, dans les années 50, ils s’étaient
engagés dans les mouvements pour la paix, comment ils avaient été impliqués dans
la lutte des classes avec les militants du parti communiste. En fait, ils ont
découvert alors le besoin pour le peuple de s’unir pour lutter; ils sont entrés
dans les organisations syndicales; ils ont manifesté et participé à des actions
politiques. On les a vus sur des barricades, aux grandes grèves de 60 en
Belgique, de 68 en France. Ils ont agité des drapeaux, le plus souvent des
rouges. Ils se sont battus pour la classe ouvrière. Certains ont été arrêtés,
ont connu la prison. Ils avaient découvert plus que l’amour du prochain, c’était
la camaraderie, la solidarité qui leur paraissait s’imposer comme un objectif
évangélique.
En 1954, sous la direction de Pie
XII, le Vatican a interdit les prêtres ouvriers, sans tenir aucun
compte des initiatives et des intuitions du cardinal Suhard à
Paris, et d’autres évêques, un peu partout. Un délai très court leur a été
imposé pour quitter le travail et regagner paroisses et couvents. Certains se
sont soumis à cette décision par pur esprit d’obéissance, aveugle et
inconditionnelle sans doute, mais dans la souffrance. D’autres ont protesté,
refusé de se soumettre, avançant une réelle objection de conscience. Leurs
engagements n’étaient-ils pas devenus le sens de leur vie ? Ils ont continué,
dans la souffrance aussi, et ont été amenés à prendre progressivement leurs
distances d’avec l’institution ecclésiastique qui les rejetait. C’était aussi
l’année où en plein hiver l’abbé Pierre lançait
son appel en faveur des sans logis, à Paris.
On a dit que Rome n’avait rien compris de tout cela. Ce n’est pas sûr. Rome
devait avoir soupçonné quelle était la grande découverte des prêtres ouvriers,
ce qui explique en partie son attitude. Car les prêtres ouvriers commençaient à
dire et à écrire alors, que les valeurs évangéliques auxquelles ils tenaient le
plus et à la recherche desquelles ils s’étaient entièrement consacrés, ils les
avaient découvertes, à l’état quasi naturel, au sein du milieu ouvrier. Il
s’agissait essentiellement du sens de la justice sociale, du goût pour la
vérité, du droit à la liberté, du partage des biens dans l’entraide et la
fraternité, de la solidarité et de l’égalité, de l’attention et de la préférence
portées au faible, au petit, au dernier… En bref, le contenu des béatitudes
énoncées par Jésus. Après l’avoir longtemps et souvent cherché en vain dans les
institutions de l’Eglise, ils pensaient en avoir finalement découvert l’ébauche
et au moins les prémices dans le monde du travail. De missionnaires ils
devenaient explorateurs, découvreurs, et le résultat de leur découverte était de
première importance. Car enfin, où se trouvait finalement livré le vrai message
chrétien ? Etait-ce dans la cathédrale avec son or, ses rites, sa liturgie et
son sacré ou n’était-ce pas dans l’atelier, le laminoir, le chantier, avec sa
camaraderie, son partage et sa fraternité ? Un choix ne s’imposait-il pas ?
Jésus n’avait-il pas renversé les échoppes des marchands dans le portique du
temple ? N’avait-il pas dit que la vérité n’était pas à rechercher à Jérusalem
ni sur le mont Garizim, dans les temples, mais dans le cœur et l’esprit de
chaque homme ?
Pour beaucoup de
prêtres ouvriers la question s’est donc posée de savoir où se trouvait le
christianisme et ce qu’il devait être. Ce n’est pas une question courante et
habituelle mais pour beaucoup d’entre eux, la découverte du monde du travail
s’est accompagnée d’un pas décisif qui était plus un engagement qu’une rupture.
Il devenait difficile pour eux de garder des contacts et de vivre des relations
sur deux plans aussi différents. Des choix se sont imposé à eux de plus en plus
clairement : l’Evangile ou l’institution, car de toute évidence les deux ne
coïncidaient pas. Si certains ont alors rejeté l’obligation du célibat et
relativisé la promesse d’obéissance faite à l’évêque, si certains ont alors pris
des engagements syndicaux ou des responsabilités politiques, c’était dans la
logique des choses et on ne peut pas dire pour autant, comme certains l’ont
fait, qu’ils avaient choisi la voie royale pour sortir de l’Eglise.
La grande découverte des prêtres ouvriers ce sont les valeurs évangéliques
vécues par les pauvres, les petits, et cela a provoqué chez eux une contestation
radicale d’un système ecclésiastique qui avait au cours des siècles accumulé sur
ces valeurs, des rites, des dogmes, des sacrements, qui finalement les
trahissaient beaucoup plus qu’ils ne les traduisaient et les livraient au monde.
La grande découverte des prêtres ouvriers n’a pas transformé l’Eglise pour
autant, car le nombre de prêtres s’est progressivement réduit à l’extrême en
Occident, ainsi que les emplois ouvriers, d’ailleurs. Un prêtre qui voudrait
vivre aujourd’hui une intégration totale à la société ne devrait-il pas devenir
plutôt chômeur, demandeur d’emploi permanent ? On reproche parfois aux prêtres
ouvriers qui survivent aujourd’hui d’avoir acquis une mentalité d’ancien
combattant par rapport à l’Eglise institutionnelle, mais est-ce vraiment leur
faute, et n’était-ce pas pour beaucoup le dernier combat ?
Ils ne sont pourtant pas les seuls à avoir fait cette découverte. En Amérique
latine principalement, du temps des dictatures militaires, les théologiens de la
libération ont également compris quels étaient les engagements qui s’imposaient
à ceux qui voulaient vivre l’Evangile. Jean-Paul
II les a condamnés sans
appel et n’a pas hésité à supprimer dans le Magnificat qu’il lui est arrivé de
chanter en Colombie, les deux lignes qui les justifiaient : Il a renversé les
puissants de leur trône et Il a élevé les opprimés.
Les mouvements qui ont, durant des années, mené la contestation dans l’Eglise,
comme Echanges et Dialogue, qui avait recueilli les signatures de plus
de mille prêtres francophones, avaient eux aussi fait cette découverte et pris
des engagements dans ce sens. On a refusé de les écouter et les vocations se
sont faites dès lors de plus en plus rares. Les jeunes ne sont cependant pas
moins généreux. Peut-être ont-ils compris eux aussi qu’il valait mieux chercher
l’Evangile là où il était ?
Jacques Meurice
a publié :
Adieu
l’Eglise, chemin d’un prêtre ouvrier,
L’Harmattan, Paris, 2004, 159 p.
présentation par Jean-Claude Barbier dans la Correspondance
unitarienne, n° 54, avril 2006( lien)
Jésus
sans mythe et sans miracle. L’évangile des zélotes ;
Golias, Villeurbanne, 2009
présenté dans les Actualités
unitariennes le 27 juin 2009 (lien),
puis le 13 novembre 2009 (lien)
Source
: Un Site très intéressant à consulter "Correspondance unitarienne" © 2011
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