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Revisiter les concepts : A propos de la Rédemption

 

La question de la Rédemption est vraiment, contrairement aux apparences, la question la plus cruciale pour l’avenir du christianisme.
Or, en n’acceptant pas une lecture symbolique de la Genèse,
tout l’échafaudage théologique du nouveau catéchisme sur ce problème délicat s’effondre parce que sa base n’est pas sérieuse.
Analyse.

Le Nouveau catéchisme développe un discours ultra-traditionnel sur la Rédemption qui se schématise de la manière suivante 

-  il y a eu le fait du péché originel, la faute d’Adam et d’Ève qui appelait une rédemption;
-  il y a eu le sacrifice rédempteur du Christ qui s’offre en victime innocente expiatoire sur la Croix et rachète ainsi l’humanité aux yeux de Dieu;
-  cette rédemption prend effet personnel pour les hommes par le sacrement de baptême;
- la théologie traditionnelle est bien obligée de tenir compte du fait que les conséquences du péché originel exprimées dans la Genèse demeurent mort, mal, souffran­ce, accouchement dans la douleur, travail pénible, etc. Autrement dit, le péché originel est effacé, mais non ses conséquences. 

Le concept de base de la “Rédemption” est, comme l’indique l’étymologie du mot, celui de “rachat”, ce qui implique au moins deux données quelque chose à racheter et une opération de rachat au cours de laquelle le prix est payé; en l’occurrence la chose est le péché originel et les autres péchés qui en découlent, l’opération de rachat est le “sacrifice” du Christ.

Pour mieux comprendre cette élaboration théologique, il convient de regarder d’un peu plus près comment et dans quel contexte elle s’est élaborée; nous verrons que les deux données s’élaborent en même temps en s’épaulant l’une l’autre. 

La Genèse est un texte fondateur génial (à l’égal des grands mythes grecs) qui essaie de rendre compte des grandes interrogations de l’homme d’alors; d’où vient-il ? d’où vient l’ordre du monde ? d’où vient le couple ? d’où vient son aspiration au bonheur et la nostalgie qu’il en éprouve? d’où vient le scandale du mal et de la mort ? etc.

Dans une mentalité primitive, qui a duré jusqu’à une époque très récente, la Genèse était regardée spontanément comme un texte historique, scientifique; pour les chrétiens, Dieu l’avait “inspiré” comme cela pour nous éclairer sur nos origines.

Mais la véritable notion de péché originel n’en est issue qu’à travers l’interprétation de saint Paul, qui ne part pas pour cela de la lecture de la Genèse, mais de la méditation sur le mystère de la Passion et de la Résurrection du Christ. Nous allons y revenir. 

C’est un fait que la notion de péché originel est chrétienne et ne relève pas de ce que nous connaissons de la médita­tion juive antérieure à Jésus; l’Ancien Testament développe l’idée de rédemption (cf. le psaume “C’est lui qui rachètera  Israël de toutes ses fautes”); il l’a approfondi en particulier dans les “Chants du serviteur de Yahvé” du second Isaïe; c’est la souffrance du serviteur qui sera rédemptrice. Mais, dans l’interprétation juive, le serviteur n’est pas une per­sonne individuelle, c’est un collectif qui représente l’ensemble du peuple de Dieu. En écrivant cela, le prophète essaye de faire comprendre au peuple, qui ne s’était jamais remis de sa division lors de la succession de Salomon, qui ne supportait pas sa dispersion et la perte de la Terre pro­mise après la fin du royaume du Nord (au VIIIe siècle) puis celle du royaume du Sud (au début du VIe), et qui finale­ment avait connu de ce fait la profanation et la ruine du Temple de Jérusalem, le prophète, disions-nous, essaye de faire comprendre que c’est au-delà de l’épreuve et grâce à elle, que le peuple retrouvera sa terre et son unité. Ainsi apparaît vraiment le concept de souffrance rédemptrice. Il faut noter aussi que la rédemption n’était pas liée au seul concept de faute; c’est ainsi que tout fils premier-né devait être “racheté”; l’Évangile de l’enfance le rappelle dans le cas de Jésus. 

Revenons maintenant à saint Paul : il médite sur le mystère du Christ et le scandale de sa mort, puis le triomphe de sa Résurrection. Selon un processus de pensée qui lui est assez familier, il se met à raisonner par récurrence : pour que Jésus, le juste par excellence, l’homme Dieu, ait subi une telle mort, il fallait que celle-ci ait une autre portée que sa simple contingence historique : ce sera le sacrifice rédempteur; pour avoir besoin d’un tel sauveur, il fallait que l’humanité soit singulièrement pécheresse, et Paul entre dans son fameux parallèle entre Edam et le Christ (Epitre aux Romains, ch. 5). La vie nous a été rendue par un homme, le Christ, comme la mort était entrée par un homme, Adam.

Dans cette perspective, c’est donc le sacrifice rédempteur du Christ qui révèle l’existence et la gravité du péché origi­nel. Cette élaboration théologique trouve naturellement son aliment dans une relecture des Chants du serviteur évoqués plus haut.

Les chrétiens découvrent une concordance confondante entre ces prophéties et la passion du Christ. L’interprétation des prophéties bascule alors : le serviteur, le juste souffrant, subissant une souffrance rédemptrice, n’est plus le peuple à titre collectif, mais le Messie, Jésus, le juste sacrifié qui portait nos péchés.

Cette interprétation sera reprise et approfondie de siècle en siècle, en particulier par saint Augustin et aussi par les grands réformateurs (Luther, Calvin, etc.). 

Pour la comprendre, il faut la resituer dans un contexte qui n’est plus le nôtre : au temps de l’Eglise primitive, le monde tant juif que païen baignait dans une religiosité du sacrifice. On en offrait pour tout et pour rien. Dans des civilisations ignorantes de connaissances scientifiques qui nous sont devenues familières, on voyait du divin (et du démoniaque, ce qui revient au même) derrière toute chose un peu mystérieuse et en particulier toute menace, et spon­tanément on offrait un sacrifice pour apaiser ou se concilier la divinité.

Le christianisme naissant va apporter une première rupture radicale avec ces usages spontanés : le sacrifice rédempteur du Christ est unique et définitif, donc il n’y aura plus de sacrifice chrétien, de la même manière qu’il n’y aura plus de prêtre au sens traditionnel (le Christ est l’Unique grand prêtre), qu’il n’y aura plus de Temple (l’exclusion des chré­tiens du temple de Jérusalem, puis sa ruine en 70, n’y sont sans doute pas totalement étrangers). Mais c’est surtout la méditation sur le sacrifice rédempteur du Christ et le mys­tère de sa divinité qui est le moteur de cette théologie nouvelle. 

Le grand apport en ce domaine est l’épître aux Hébreux qui est finalement assez mal connue et peu utilisée dans notre tradition. Cela se comprend à cause de sa difficulté qui désarçonne beaucoup de lecteurs, mais cela se comprend aussi du fait que la pratique de l’Eglise a réinventé, dans des dimensions nouvelles, à la fois le sacrifice, le prêtre et le temple. Une des réémergences les plus connues, pour ne citer qu’un exemple, est tout ce qu’on a pu inventer autour de ce que nous nommons encore le Saint Sacrifice de la messe, en ne faisant pas seulement référence au sacrifice du Christ, mais aussi à celui de l’Eglise et des chrétiens (le rituel actuel fait encore dire au célébrant : « Prions ensemble au moment d’offrir le sacrifice de toute l’Eglise »

Bref, le sacrifice a changé de sens et de pratique, il est devenu intérieur, spirituel, liturgique, ascétique... Il est posé en référence au sacrifice du Christ, il sera développé dans le sens d’une participation à la souffrance rédemptrice du Christ « Je souffre dans ma chair, ce qui manque â la Passion du christ », disait déjà saint Paul.

Le Nouveau catéchisme reprend tout ce discours tradition­nel à son compte et le rebâtit à partir d’une lecture fonda­mentaliste de la Genèse et de saint Paul; autrement dit, il n’accepte pas une lecture symbolique de la Genèse, en conséquence de quoi, tout son échafaudage théologique va tenir sur une lecture historique du mythe (au sens noble du terme) du péché originel. Ce qu’aucun exégète sérieux ne peut tenir à l’heure actuelle. Autrement dit, tout l’échafau­dage théologique du Nouveau catéchisme s’effondre parce que sa base n’est pas sérieuse. 

Mais ce n’est malheureusement qu’un petit aspect de l’interrogation actuelle sur la Rédemption et tout le reste de l’interrogation échappe malheureusement au Nouveau caté­chisme.

Nous poursuivons innocemment notre discours sur le thème du sacrifice rédempteur en faisant une sorte d’impas­se sur le péché originel dont on ne sait plus très bien quoi dire, sinon qu’il est une tentative d’explication de la pré­sence et d’une sorte d’hérédité du mal dans le monde. 

Mais une interrogation plus profonde jaillit de la présenta­tion traditionnelle du sacrifice rédempteur du Christ le Père, celui qui porte l’image paternelle sacrée, aurait envoyé son Fils innocent à la plus horrible des morts, pour le plaisir de se réconcilier les hommes. Schématisé ainsi, c’est proprement insupportable, même si c’est dans le Nouveau Testament et tout particulièrement dans l’Epitre aux Hébreux. C’est contraire à tout l’image du Dieu Père présentée par Jésus dans l’Évangile. 

Pour comprendre comment on a pu en arriver là et le déve­lopper jusqu’à une époque récente dont il y a encore de beaux restes, il faut faire appel à une autre donnée, qui nous est devenue singulièrement étrangère, mais qui est encore très présente derrière le Nouveau catéchisme.

La théologie s’est développée sur une méditation essentialiste beaucoup plus qu’existentialiste du mystère du Christ; autrement dit très vite, alors que l’aventure historique de Jésus de Nazareth s’estompe dans le temps, on se polarise sur le “comment” de sa personne, comment cet homme pouvait-il être Dieu ? Comment pouvait-il être les deux à la fois ? Etc. Ceci aboutira aux définitions conciliaires des IVème et Ve siècles, qui sont passionnantes, mais relèvent d’un vocabulaire et d’une culture parfaitement étrangers pour nous. 

Dans cette perspective, les contingences historiques de la vie et de la mort de Jésus deviennent en quelque sorte secondaires. Caïphe et Pilate eux-mêmes, qui ont conduit le Messie à la mort, deviennent une sorte d’incarnation du mal dans le monde, du péché des hommes, ils deviennent aussi des marionnettes dont Dieu, ou le diable, tirerait les ficelles pour que s’opère le sacrifice rédempteur. En quelque sorte, on en arriverait à la conclusion que le Christ ne s’est vraiment incarné que pour cela, tout le reste est second, voire secondaire, par rapport au mystère de sa per­sonne humano-divine et à la portée de son sacrifice. 

Si on en revient à notre vision actuelle la perspective essentialiste, le raisonnement sur les deux natures et l’unique personne du Christ, n’est plus notre unique approche et ne nous fournit plus une explication au sens où elle le faisait autrefois. 

Par contre on se penche beaucoup plus sur l’aventure historique de Jésus que nous ne connaissons qu’à travers le témoignage de foi des apôtres et de l’Eglise primitive. Et l’on s’est mis à ré-exprimer de diverses manière qu’au fond, si la mort de Jésus sur la croix pouvait avoir une portée universelle, symbolique ou plus, elle était bien tout d’abord un événement historique qui se comprenait par lui-même. Dans une tension polémique croissante, Jésus avait fait lui-même tout ce qu’il fallait pour que cela lui arrive. Caïphe et Pilate avaient réagi comme un bon évêque et un bon préfet pour que l’ordre règne à Jérusalem et dans le peuple de Dieu. On est d’ailleurs même tenté de les comprendre et de les excuser quand on voit que la tension entre juifs et romains était telle alors qu’elle va se terminer par un der­nier bain de sang quarante ans plus tard environ. Dans cette perspective la parole célèbre de Jésus « Ma vie, on ne  me la prend pas , mais c’est moi qui la donne.. », apparaît beaucoup plus comme la revendication d’un destin qu’il va assumer jusqu’au bout que comme le prologue mystique d’un sacrifice rituel expiatoire. Plus nous méditons l’Évangile, plus l’intuition que Jésus va jusqu’au bout parce que le risque de la mort brutale, de l’épreuve de force est sa seule porte de sortie, sa seule manière de mener à terme la mission qui l’anime, il ne peut finir que comme prophète et prophète martyrisé à Jérusalem. Il n’a plus que cette parole de son silence, de sa mort, que ce défi à pouvoir transmettre. Sa seule manière de triompher est de tendre aux autres le piège d’une victoire à la Pyrrhus.

 Dans cette perspective, il reste très clair qu’il donne sa vie, qu’il préfère se sacrifier pour que sa mission aboutisse, plutôt que de la trahir. Il est non moins clair que son risque aura une valeur exemplaire pour la suite de ses disciples. Le martyr d’Etienne nous est présenté dans les Actes des apôtres comme un singulier “remake” de la passion de Jésus. Et les chrétiens ont au cœur qu’effectivement la mort est vaincue par la résurrection du Christ, aucune mise à mort ne peut plus venir à bout de l’aventure que le Christ a lancée. C’est une autre manière d’interpréter la victoire du Christ sur la mort. 

Si on prolonge cette réflexion qui ouvre sur un autre sens du sacrifice du Christ, on arrive assez vite à l’intuition spirituelle qui a guidé les théologiens de la “mort de Dieu”. Si cette École a été relancée en particulier par le pasteur Bonhoeffer, mort martyr victime du nazisme, elle relève d’une École spirituelle bien antérieure dans la Tradition chrétienne. Après avoir connu un développement singulier dans les années soixante, elle semble maintenant retombée dans l’oubli; il n’est pas de bon ton d’en parler au temps du triomphalisme des néo-religieux. Et pourtant cette École relancera sans cesse un singulier éclairage sur le sacrifice et le meurtre du Christ une certaine image de Dieu est morte à tout jamais sur la croix du Christ et cette mort d’une Dieu de puissance, se jouant d’en haut de son monde et des hommes, est effectivement définitivement morte pour le chrétien. N’en déplaise à certains et à une religiosité populaire toujours prête à suivre un surnaturel de pacotille ou des religieux exploiteurs, l’image chrétienne de Dieu ne peut plus être celle du démiurge nous menant par le bout du nez et se jouant de nous à coup de petits miracles. Ceci représente une des données et des retombées du sacrifice rédempteur. Dieu n’est pas intervenu au service de Dieu, sur la croix; la grandeur de Dieu est précisément d’avoir joué le jeu jusqu’au bout sans tricher et l’humanité respon­sable y a conquis de nouvelles lettres de noblesse. C’est l’intuition spirituelle prodigieuse du chapitre Il de l’Épître aux Philippiens.

 Le sacrifice comme moyen primitif de détourner et d’exorciser la violence...

 Mais intervient encore une autre donnée dans notre interrogation sur la Rédemption. Nous avons évoqué plus haut que dans la mentalité de saint Paul comme des premiers chrétiens, le sacrifice faisait en quelque sorte “partie des meubles”. C’était un geste spontané dans un univers pétri de divin et de démoniaque, un univers menaçant et mystérieux en permanence. Nous ne sommes pas au bout de nos questions et de nos découvertes, nous n’en sommes plus, non plus, à l’euphorisme du scientisme de la seconde moitié du siècle dernier. Il n’empêche qu’il n’y a pas besoin de faire profession de foi, de matérialiser pour reconnaître que les sacrifice au sens rituel ancien du terme est de peu de poids même par rapport à des événements ou des phénomènes que nous ne maîtrisons pas tous encore, et que nous ne maîtriserons peut-être jamais totalement. Cette intuition rejaillit sur tout emploi facile du discours sacrificiel. Ce n’est pas pour rien que René Girard a tenté de nous en sortir dans son livre "La violence et le sacré"; le sacrifice y apparaît comme le moyen primitif de détourner et d’exorciser la violence. Si l’on creusait un peu plus cela on y verrait tout l’apport de l’histoire des religions et des sciences humaines; on tente, sans être sûrs d’y parvenir, de comprendre ce que nos aînés ont pu faire et nous transmettre. C’est une question capitale pour les théologiens du sacrifice rédempteur.

 Mais la recherche autour de la Rédemption appelle encore un autre développement. Dans le contexte de leur temps, il était normal, spontané, que saint Paul et même Jésus fassent appel au concept de sacrifice rédempteur; ils font appel à une foule d’autres concepts que nous regardons à l’heure actuelle comme dépassés et donc très relatifs quand nous les rencontrons dans l’Écriture ou la Tradition, on ne peut plus s’appuyer sur eux pour tenir comme révélées et donc infaillibles des affirmations qui ne tiennent plus la rampe (on voit bien, par exemple ce que cela a donné avec la condamnation de l’héliocentrisme de Copernic et de Galilée). Ce traitement herméneutique qu’est appliqué progressivement à de multiples choses présentes dans l’Écriture et la Tradition jugées secondaires par rapport au message central du Nouveau Testament’. Dès lors, il est loisible de se demander si cette herméneutique ne s’appliquera pas un jour à l’interprétation sacrificielle de la mort de Jésus. On comprend aisément la réticence à jeter le bouchon aussi loin: cela risque, en apparence, de remettre en cause trop de choses regardées comme essentielles dans le message chrétien (après tout, il en a déjà vu bien d’autres et il n’en est pas mort !). C’est la raison qui nous amène à penser que la Rédemption est une des question cruciales devant lesquelles nous ne pourrons plus reculer pendant longtemps.

Mais il faut alors chercher s’il n’y a pas dans l’Écriture et dans la Tradition d’autres voies, regardées autrefois comme annexes ou complémentaires, éclairant et justifiant l’interprétation rédemptrice primitive. 

On trouve naturellement l’attente du Messie, l’attente d’un “sauveur” : on attendait un nouveau David, chef spirituel et religieux, qui allait à la fois chasser l’occupant romain, rendre la Terre promise et renouveler la foi du peuple. De fait, Jésus a barré le premier terme de cette voie et il en est mort. En réalité, il a répondu à l’attente, mais autrement, en recréant un nouveau peuple et une nouvelle terre promise à l’échelle du monde. Mais en même temps, il a barré l’hypothèse politique et lancé la nouvelle donne sur la voie d’une foi spirituelle, intérieure. Et du même coup, on comprend que l’interprétation de sa mort prenne une autre dimension spirituelle de sacrifice à portée universelle, mais situé sur un autre plan que celui de l’histoire et du visible 2.

Il y a encore une autre grande piste dans le Nouveau Testament, et c’est encore saint Paul qui en est le grand promoteur : si Jésus est sauveur, c’est qu’il nous a libérés de la Loi qui est source du péché. La sacrifice rédempteur met fin au régime de la Loi (les rédacteurs du Nouveau catéchisme ne s’en sont guère soucié en rebâtissant la partie morale sur le schéma du décalogue ou plutôt, ils ne se sont guère explicités sur la légitimité de son emploi). 

Voilà ! nous ne pouvons guère en dire plus en si peu de pages et aussi parce que nous n’y voyons pas clair. Nous avons de plus en plus l’intuition spirituelle que cette ques­tion de la Rédemption est vraiment, contrairement aux apparences, la question la plus cruciale pour l’avenir du christianisme, beaucoup plus que des questions annexes comme le mariage des prêtres, l’ordination des femmes, la contraception ou même la génétique. Notre discours théolo­gique, mais aussi notre pratique rituelle, restent pudique­ment dans l’ordre formel d’une théologie traditionnelle qui ne manque pas de grandeur mais reste totalement étrangère à nos interrogations, à notre philosophie et à notre imagi­naire actuels. 

Comment “dépasser” la Rédemption ?

En écrivant cela, nous n’avons pas du tout envie de brader la Rédemption. C’est trop central, mais, en même temps, comment le dire ? Et que peut-on en dire aujourd’hui ? Si nous ne nous en sortons pas, notre discours deviendra de plus en plus “insignifiant”, au sens plein du terme. Nous aimerions avoir le temps et les moyens de lire tout ce qui se publie sur le sujet. Et en même temps nous avons l’impression qu’il ne se publie vraiment pas grand chose, que c’est la question que l’on évite soigneusement. Vous ne trouverez rien de ce que nous venons de bal­butier trop vite dans le Nouveau catéchisme et nous sommes persuadés que quiconque s’attaquerait à la ques­tion d’une manière un peu approfondie et actuelle se ferait immédiatement condamner. C’est d’ailleurs une partie de “l’affaire Drewermann” : il a tenté un déplacement, d’ailleurs suspect à juste titre aux yeux des analystes, en faisant passer de la question de la faute à celle de l’angois­se. Il y a là une intuition sans doute un peu courte, mais un essai quand même de se confronter à la question : le sacrifi­ce rédempteur apparaît alors comme un exorcisme de l’angoisse existentielle et non plus comme l’arithmétique d’un prix à payer à un Dieu vengeur insulté par l’exercice indu de la liberté de nos premiers parents.

Nous aimerions avoir le temps de travailler la chose à partir des productions des “théologies de la libération”. Nous en avons lu pas mal, mais nous n’avons pas encore cherché dans ce sens et nous n’avons encore rien relevé de vraiment explicite sur le sujet. Au point où nous en sommes à l’heure actuelle, pour nous, c’est un peu un signe et nous nous disons parfois que dans la mouvance de ce qu’il  y a de plus sérieux dans l’aventure moderne de “démythologisation”, il nous faudra peut-être un jour abandonner, c’est-à-dire dépasser tout discours traditionnel sur la Rédemption, pour le retrouver un peu plus dans la vérité et la simplicité de l’Evangile : on découvrirait alors que le discours si grand sur la Rédemption n’aura été qu’un temps très riche et inévitable dans l’héritage de la Tradition primitive et qu’il nous aura ouvert sur d’autres perspectives que nous ne soupçonnons peut-être pas encore.

 Mais vous comprenez aisément que s’attaquer de front à cela aujourd’hui puisse nous apparaître, ainsi qu’à d’autres, comme beaucoup plus ambitieux encore que suicidaire. Les pouvoirs actuels de l’Eglise sont incapables d’accepter ce genre d’interrogation; qu’adviendrait-il d’eux s’ils se retrouvaient, comme Jésus sur la croix, dépossédés de la maîtrise du “salut”. De quelle “maîtrise”, de quel “salut”, c’est tout le problème... Les railleries au crucifié sont sur le sujet très explicites dans l’Evangile. On lui dit « Sauve-toi toi-même.., et nous croirons en toi... », et pour nous, la libération c’est précisément qu’il ne s’est pas sauvé; dans notre foi, Dieu l’a ressuscité, c’est tout autre chose.

 Nous avons encore eu l’occasion d’en discuter ces jours-ci avec un ecclésiastique éminent qui a hoché la tête et nous a dit dans le feu de la conversation : "Vous avez raison", mais il ne bougera pas d’un pouce et n’écrira rien sur le sujet; cela remet trop de choses en cause pour lui et vous le comprendrez, il a presque quatre-vingt ans... 
      
   Christian Terras, rédacteur en chef de la  revue Golias
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 1) Il ne faut pas en minimiser les conséquences sur ce que nous appelons l’interprétation traditionnelle de l’Ecriture : ce n’est pas parce que la Tradition chrétienne a interprété dans un sens particulier pendant des siècles, que ce sens particulier est normatif et définitif.

2) Il y a là une des racines de la répugnance romaine devant les théologies de libération : celles-ci, en réintroduisant l’interprétation historique directe, menacent le primat de l’interprétation spirituelle, transcendante, verticale, qu’on l’appelle comme on voudra, sur laquelle repose l’interprétation traditionnelle et le jeu des pouvoirs dans l’Eglise.

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Mise à jour le lundi 15 novembre 2010